Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire

C’est indéniablement un texte complexe, dense et ardu que nous offre Alain Juranville, mais un texte si tonifiant et novateur qu’il devrait figurer en tête des ouvrages de philosophie contemporains en rayon de toutes les bonnes librairies.

Reprenant les notions-clés qui ont en grande partie accompagné son parcours de professeur de philosophie à l’université de Rennes et d’auteur philosophique de premier plan, Alain Juranville mobilise les philosophes et leurs philosophies de l’existence qu’il connaît bien pour leur avoir consacré de nombreuses recherches et des pages centrales dans son œuvre (Kierkegaard, Nietzsche, Levinas…). De même la psychanalyse – en particulier Lacan qu’il a philosophiquement analysé dans un ouvrage maintes fois réédité 1 – et la philosophie politique sont conviées, tout particulièrement Marx et plus surprenant Carl Schmitt, qui occupent tous deux une place prépondérante dans l’ouvrage. Partant de là, Alain Juranville brosse un portrait sans concession et d’un réalisme exemplaire de l’actualité de la philosophie.

Dans une consistante introduction qui met en évidence la situation amphibologique de la philosophie, prise en étau dans une contradiction de prime abord insoluble entre d’une part l’hétéronomie fondamentale et de l’autre l’autonomie nouvelle (p.10), Alain Juranville va développer l’idée que l’histoire s’est dans son opposition au capitalisme inéluctablement acheminée vers la catastrophe de l’Holocauste. L’affirmation de l’existence porte les stigmates de cette contradiction qui se retrouve au cœur de la vie et de l’œuvre de Carl Schmitt, paradigme vivant et pensant de cette ambivalence tragique et problématique, penseur génial et lucide mais compromis et perverti dans et par le régime nazi. Quelques pages de Juranville (p. 16 et sq.) rappellent, non sans glacer l’esprit, la rhétorique – et pas seulement – dont fut capable Schmitt après-guerre. Commentant les déclarations de Karl Mannheim, sociologue d’origine juive appelant de ses vœux à la radio en 1945 une nouvelle université européenne qui « voudrait comprendre tout autre groupe ou personne dans son être autre (in ihrem Anderssein) », Carl Schmitt n’hésite pas à invoquer, dans l’après coup de sa propre caution apportée au Nazisme, l’ouverture et la reconnaissance à l’extériorité de la période historique et à la spécificité du régime nazi, à appeler la reconnaissance des apports « des réalisations scientifiques » de cette période 1933-1945 ! Haine de soi renversée en haine de l’autre et dont procéderait l’antijudaïsme plus que l’antisémitisme de Schmitt. Ainsi, dans son étrange texte Hamlet et Hécube, Schmitt nous délivre un double message sur le célèbre héros Shakespearien dont le père assassiné par son propre frère et « rapteur » de sa mère a suscité tant de commentaires, dont celui-là même de Freud 2auquel du reste renvoie Schmitt. Un message exprès et conscient selon lequel la tragédie shakespearienne ne puise pas dans la réalité historique comme dans un modèle dont elle s’inspirerait, mais est habitée du dedans par une histoire qui la rattrape et vient y faire brusquement irruption. Ce serait la réalité historique elle-même qui ferait entendre la contradiction fondamentale de l’existence et la dialectique historique ainsi à l’œuvre, qui exprimerait les contradictions d’un temps, celui de la nouvelle Angleterre se constituant, moderne, protestante, commerçante et maritime, ouverte à l’autre dans une perspective d’autonomie nouvelle, versusl’Angleterre médiévale ancienne, terrienne et catholique, fermée sur elle-même. Hamlet comme incarnation du déchirement mélancolique, comme figure impossible de la réconciliation, comme hiatus entre l’amour et la haine, entrechoquement de civilisations, affrontement de la mer avec la terre, de la magie des anciennes contrées contre le rationalisme et le parlementarisme libéraux montants. Mais Alain Juranville reprenant et affinant la thèse du sociologue Nicolas Sombart 3 nous fait découvrir un autre message de Carl Schmitt, celui-là sourd et inconscient. Pour Schmitt en effet, c’est de l’Allemagne effondrée dans sa contradiction entre nouveau et ancien monde qu’il s’agit. Une Allemagne déchirée d’un côté entre le modèle prussien d’un patriarcat viril et d’une puissance militaire belliciste, de l’autre côté irrésistiblement attirée par la féminité et le pacifisme de valeurs anglomanes, se propageant dans l’entourage de Guillaume II, préparant la défaite de 1918, l’humiliant traité de Versailles et la République de Weimar, justifiant de la sorte le mouvement appelé plus tard « Révolution conservatrice », suivie de l’effondrement national-socialiste 4. On voit donc clairement comment s’opère ainsi une articulation entre les discours conscients et inconscients qui s’enchâssent l’un dans l’autre. Et on le comprend encore plus clairement à partir du paradigme Shakespearien comme affirmation de l’Inconscient qui nous fait saisir ce que le sujet a à accomplir, qui nous invite à rompre avec tout ce qui engendre inertie et paralysie – paralysie d’Hamlet devant sa situation familiale, paralysie de Schmitt devant la catastrophe historique. C’est pourquoi cette affirmation est celle de l’existence et tient dans l’acte. Par l’affirmation de l’Inconscient, c’est bien la psychanalyse qui ouvre l’espace de l’acte individuel ; par la double affirmation d’abord implicite ensuite explicite de l’histoire, c’est la philosophie qui ouvre l’espace de l’acte du sujet social.

Cinq moments principaux rythment l’argumentation d’Alain Juranville :

  • Celui de l’acte tout d’abord qui fait rupture avec la violence sacrificielle et le paganisme. L’affirmation de l’existence passe par une rupture venue de façon primordiale de l’autre et davantage même de l’Autre absolu, d’où un fond religieux dans cette affirmation que Juranville étaye régulièrement sur Saint Augustin, Kierkegaard, Levinas (cf. notamment pp. 52, 58, 74, 91). Mais cette rupture s’accomplit nécessairement par l’acte politique qu’est par excellence la révolution et que Marx a précisément théorisé et même partiellement enclenché en pratique, sans toutefois se débarrasser de l’illusion d’un rejet possible de la révélation religieuse primordiale (p. 92, 108 et sq.) et d’un dévoiement de son analyse historico-philosophique en idéologie.
  • Celui de l’histoire qui notamment grâce à la psychanalyse accordée avec la philosophie peut s’acheminer vers sa fin. Toutefois, si la fin de l’histoire peut se concevoir du fait de l’avènement du discours psychanalytique, elle ne peut-être décrétée par ce seul discours (p. 186). Citant un étonnant passage de conférences et d’entretiens donnés par Lacan aux universités nord-américaines – dont le ton rappelle certains passages fameux de Marx (l’histoire comme histoire de la lutte des classes devient histoire des épidémies chez Lacan) – Juranville met sur la piste du lien qui manque à la psychanalyse pour accomplir à elle seule la fin de l’histoire : « S’il y a des choses qui appartiennent à l’histoire, ce sont des choses de l’ordre de la psychanalyse. Ce qu’on appelle histoire est l’histoire des épidémies. L’Empire romain (…), le Christianisme (…). La psychanalyse aussi est une épidémie » (p. 187). Dès lors le discours psychanalytique a besoin d’être fixé dans le monde social, et c’est la philosophie qui lui permettra de l’être en décrétant en relation au discours psychanalytique la fin de l’histoire.
  • Celui de l’institution contre laquelle se dresse et se proclame l’histoire et comment dans cette opposition à l’institution, l’histoire glisse vers la catastrophe. Dangers chrétiens, falsification du christianisme comme chez Rosenzweig à propos de l’Église de Jean. Ainsi, l’existant avec l’histoire est bien amené à un rejet « gnostique » de l’institution (p. 193). Mais au-delà des positions qui rejettent l’institution mais également la révolution (Stirner notamment dans L’Unique et la propriété), c’est l’histoire qui s’impose comme refus et combat révolutionnaire contre le capitalisme. S’appuyant donc centralement sur Marx, Alain Juranville développe une réflexion unique sur la monnaie et l’argent (p. 212 et sq.). Les analyses de Marx sur la fabrication d’idoles, sur le fétichisme de la marchandise conduisent à penser qu’on va pouvoir passer outre l’illusion de fétichisme, lors même qu’il engendre une idéologie primordiale dans laquelle il se laisse entraîner en visant une surhumanité sans classes et en préparant l’idéologie communiste qui rejettera dans la terreur quiconque voudra la remettre en cause (p. 250).
  • Celui de la nécessité de raccorder l’histoire et l’institution, et de retrouver au bout de la révolution non plus l’abolition du capitalisme mais son institution comme la fin de l’histoire voulue par la philosophie. Anticipant sur sa conclusion, Alain Juranville ne se contente pas d’une acceptation et tolérance du capitalisme. Il rappelle et appuie sur la nécessité de son institution comme condition sine qua non du monde juste et de l’autonomie nouvelle d’un individu qui accomplit son œuvre propre. La découverte de l’Inconscient permet de saisir que l’aliénation est inéliminable (P.257 et sq.). Si l’on reconnaît dans le capitalisme l’inéliminable d’un système qui renonce à vouloir abolir tout système sacrificiel, alors la démocratie représentative peut conserver une chance d’être instaurée dans sa vérité (p. 419 et 420). Comme telle, l’idée d’une histoire accordant toute sa place au capitalisme est nécessaire. Contrairement à la pensée de Benjamin selon laquelle la psychanalyse serait « une pensée entièrement capitaliste » entretenant la culpabilité, Juranville reprend Lacan qui remarque que la tristesse comme dépression fondée sur l’âme peut être considérée selon Dante comme péché, selon Spinoza comme lâcheté morale (p.322). Au total ça n’est rien d’autre qu’un monde qui ait un sens que la philosophie veut établir de manière quasi messianique par la révolution instituant le capitalisme.
  • Celui pour finir de la démocratie que la philosophie en Grèce antique a d’abord voulu refuser, puis reconnue comme nécessaire et que finalement elle s’est appliqué à réfléchir et accomplir, notamment durant l’ère chrétienne. Au final, l’institution du capitalisme précédemment établie par l’auteur confirme la démocratie et la fin de l’histoire. La justice est présente dans la pratique de la philosophie dès les commencements, comme cela apparaît si magistralement dans l’Apologie de Socrate et dans le Gorgias (p. 336 et 339). À l’époque actuelle, l’exigence de justice inscrite dès le départ dans la philosophie doit passer par l’affirmation et la reconnaissance de l’Inconscient. Reprenant pour finir à la fois Platon et Hegel sur le thème des philosophes rois, Juranville boucle son parcours argumentatif : la démocratie ne sera assumée que si le capitalisme est institué comme avènement de l’individu, ce pour quoi il doit être présent dans le monde « social » et retrouver sens à partir de l’État comme système de droit.

Gilles Behnam, pour le Mag Philo

 


1 Alain Juranville, Lacan et la philosophie, PUF, coll. Quadrige, n° 208, Paris, 2003.
2 Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves, trad. Ian Meyerson, éd. revue et corr. par D. Berger, PUF, Paris, 1967, p. 231.
3 Nicolas Sombart, Les mâles vertus des allemands. Autour du syndrome Carl Schmitt, trad. française J-L. Evard, Le Cerf, Paris, 1999.
4 Juranville remarque très judicieusement la manière dont Schmitt s’en prend à l’invention du terme d’Utopie par Thomas More, « Utopie qu’il [Schmitt] impute au peuple sans terre qu’est le peuple juif dont l’Angleterre aurait assumé l’élection » (Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire, p. 413).